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Invitation à la lecture de Béroalde de Verville.

vendredi 7 décembre 2007, par Blandine Perona

La biographie de François Brouard, dit Béroalde de Verville, est
souvent lacunaire, c’est pourquoi nous souhaitons moins proposer une
présentation qui se voudrait exhaustive de la vie et l’œuvre de cet auteur de l’« automne de la Renaissance » qu’un parcours partiel et partial de
trois de ses livres qui montrent comment Béroalde de Verville évolue avec
son siècle. Après avoir parcouru les grandes lignes de son existence, nous
tracerons un chemin qui conduit l’humaniste de la rédaction d’un livre de
morale De la Sagesse à celle de son œuvre la plus connue et la plus
extravagante le Moyen de Parvenir. Son Palais des Curieux
sera le lien qui nous conduira de l’un à l’autre.

Rapide biographie

Né en 1556, François est le fils du théologien calviniste Mathieu
Brouard. Étudiant, il se rend à Paris, puis en province. Il rencontre
Agrippa d’Aubigné parmi ses condisciples. Chassé par les troubles du temps,
il se réfugie en Suisse où il complète sa formation protestante. Il
s’intéresse à la science, à l’alchimie, soutient une thèse de
médecine. Lorsqu’il a abjuré le protestantisme (à Paris, en 1586-1589), il devient,
selon V-L Saulnier, « un soldat poète dans le goût de D’Aubigné ; un
chanoine curieux et facétieux dans la tradition des gens d’Église
satiriques [1] ». Après 1589, il est à Tours, où il devient chanoine de la
cathédrale de Saint-Gatien. C’est dans cette ville qu’il écrit la plupart
de ses livres. Il y meurt en 1626.

Le livre de la Sagesse

De la sagesse Livre premier auquel il est traicté du Moyen de
parvenir au parfaict estat de bien vivre, remedier aux afflictions,
embrasser la Constance, et trouver l’entier contentement selon
l’institution divine
, par Béroalde de Verville, à Tours
chez Jamet Mettayer, imprimeur du Roy, 1593.

La dédicace de cet ouvrage montre le désir de paix de Béroalde qui a vu
sévir la Ligue lorsqu’il était à Paris. Son traité
moral de la Sagesse prend de ce fait aussi une dimension historique,
puisqu’il le voue ainsi à la France :


France, je ne vous adresse point ces discours pour descouvrir vostre
vergongne, car fils obeissant je craindrois d’encourir la malediction que
merite celuy qui publie la honte de ses parents, je les vous offre en signe
de devoir, et pour advertir ceux qui ont pris avecques moy leur premiere
nourriture en la douceur de vostre sein afin qu’ils s’advisent d’oublier
leur desobeissance, pour s’unir et effacer les troubles qui nous perdent
avec vous.

Ce petit traité procède de façon extrêmement méthodique et systématique ; il
contient treize « considérations » nourries de citations de l’Écriture ;
chacune se termine par une prière. Après avoir défini la sagesse – la
considération III est une description allégorique du Palais de Sagesse,
dans lequel le visiteur est accueilli par la troupe des demoiselles de
sagesse, les vertus qui l’accompagnent –, son usage et ses effets,
le livre propose le tableau antithétique d’une vie qui en serait dépourvue
(Considération X).

Dans sa forme et son propos, ce traité ne présente
aucune originalité frappante, ressemblant aux ouvrages moraux
traditionnels. Néanmoins, certains passages développent des thèmes chers à
Verville et tout particulièrement celui de la jouissance :


Et ainsi [si l’on se tient aux colonnes de sagesse] les uns et les autres
ayans des desirs mal à propos s’en corrigeront et par l’artifice de vertu
tourneront à gloire ce qui leur cause trop d’ignominie, et par ce sentier
arrivant aux ruisseaux des delices de Sagesse, auront occasion de BIEN
VIVRE ET SE RESJOUIR qui est la fin ou nous tendons et à laquelle il faut
arriver [2].


Verville pourrait avoir hérité de cette association du plaisir et de la
vertu de Montaigne [3]. Dans ce livre, il recherche
les « voyes qui conduisent à la vraye Volupté [4] ». Parallèlement à cet hédonisme, se lit une prudence empreinte
d’augustinisme :

Nous eussions peu tirer plus outre ces considerations et mesmes infiniment,
sans trouver lieu d’arrest, ny de conclusion extreme, pour ce que les
sujects de folie sont tant divers qu’il faudroit à chaque moment fouiller
en l’abondance des richesses de la Sapience, pour remedier aux maux qui se
manifestent trop souvent. Mais pour ce que n’est point le pouvoir humain de
determiner de tout, et que davantage chacun abondant en son sens le
multiplie plus au mal qu’au bien, il n’y aurait moyen de specifier tout,
nous nous sommes contentez d’avoir touché les poincts generaux qui causent
les traverses des esprits faschez, nous arrestant volontairement à un terme
en cet infiny qui est l’unique terme de tout, non que nous pensons borner
la sagesse, mais nous desirons regler nos pensees, volontez et actions,
[...]


Atteindre pleinement la sagesse selon Dieu n’est pas possible pour ce
monde. Toute connaissance humaine est partielle. La prudence de Verville se
fait même méfiance quand il s’intéresse au langage :


Que sert-il de discourir simplement ? certes les paroles ne sont
qu’abus, et sont avec le fol comme avec le Sage, cestuy qui mesprise la
Sagesse en son cœur peut souvent user de l’artifice du discours pour louër
en apparence celle dont il hait la rencontre. Le langage peut estre
communiqué aus mallins comme aux innocens : mais les saincts effects dont
les causes sont saintes n’escheent qu’à ceux qui ont les cœurs entiers ou
reformez, et la joüissance de Sagesse n’adviendra qu’à ceux qui outre le
discours la sçavent tirer à leur proffict [5].


Seul celui qui lit avec foi et charité peut tirer profit de la foi et de la
charité de celui qui a écrit. La Sagesse ne se communique qu’à cette
condition.

Le Palais des Curieux

Le Palais des curieux, auquel sont assemblés plusieurs diversitez pour le plaisir des doctes, et le bien de ceux qui désirent scavoir Paris, Vve M. Guillemot et J. Thiboust, 1612.

Ce livre est bien celui d’un curieux. Il aborde tous les sujets les plus
divers : le jeu de paume, la lune, le calendrier grégorien ou les étrangetés de la langue. Inutile
de chercher dans ce livre un principe d’organisation autre que
l’addition. Le titre est parfaitement programmatique : Le Palais des
Curieux, auxquels sont assemblés plusieurs diversitez pour le plaisir des
doctes et le bien de ceux qui desirent sçavoir
. Les ambitions sont plus
modestes. Même si le livre De la Sagesse ne prétend pas être
exhaustif, son organisation ne renonce pas à donner l’impression
qu’il fait le tour de son sujet. Dans ce deuxième ouvrage, le plaisir du
curieux passe au premier plan. Celui-ci va d’un « object » à un
autre au gré de sa fantaisie.

La quête du Curieux est libérée de toute perspective morale. La
Sagesse et la Connaissance de la Vérité, rendues seulement possibles par
l’association de la foi et de la raison sont en marge de ce projet. Le
plaisir reste lui la fin essentielle de l’entreprise :

Et cependant je
vous jure que ce que je fay ici est selon mon pur et propre plaisir et ne
pense pas que si j’y avais quelque contraincte je m’y amusasse, car quelque
chose que ce soit je ne veux perdre ny mon repos, ny mon repas, ny mon
plaisir.

L’autre préoccupation récurrente reste le langage. Les nombreux
« objects » consacrés aux expressions obscures ou étranges de la langue
française montre combien Béroalde est soucieux et conscient de l’importance
d’user bien de ce don de dieu :


Mais on pourra me dire, qu’importe de parler ainsi ou autrement ? Et je
diray, qu’importe de se faire entendre, de bien ou de mal faire, d’estre
propre ou guestreux, d’estre habile ou lourdaut, d’estre avisé ou
imprudent ? il ne faut que penser et laisser le monde deviner vos pensees
et trouver bonnes vos actions : Et cependant comment se fera-on
legitimement entendre, si on n’a le moyen de le persuader ? Le moyen est
de bien et deuement parler, le plus intelligiblement, bref et agreable
que l’on pourra.


Il faut bien parler pour s’entendre ou sinon prendre le risque du brouhaha,
de la cacophonie que met finalement en scène le Moyen de Parvenir.

Le Moyen de Parvenir

Œuvre contenant la raison de tout ce qui a été, est et sera avec démonstrations certaines et nécessaires, selon la rencontre des effets de vertu. [6]

L’ouvrage le plus célèbre de Béroalde peut se lire ainsi comme le fruit
d’une évolution. Comme s’il était de plus en plus conscient de la
distance entre langage et vérité, Béroalde propose des œuvres de plus en
plus anarchiques dans leur forme. La forme dialogique en faisant
intervenir près de quatre cents interlocuteurs devient une forme extrême de
l’éclatement. Ce texte semble aussi devoir multiplier indéfiniment les chapitres qui ne sont pas moins de 111. Le dialogue revendique d’ailleurs son désordre :


de même ceci doit être mêlé en votre cervelle, il le vous faut bailler
tout mêlé : le personnage qui vous produit en tout honneur ces saints
mémoires de perfection a pensé que le texte ne valait pas mieux que le
commentaire, parquoi il les a fait aller ensemble. Donc, soit que vous le
lisiez, ou que vous commenciez ici ou là, n’importe [7]


Le titre qui est lui aussi tout un programme ressemble trop à celui de De la Sagesse - Livre premier auquel il est traicté du Moyen de parvenir au parfaict estat de bien vivre, remedier aux afflictions, embrasser la Constance, et trouver l’entier contentement selon
l’institution divine
pour que la
ressemblance puisse être l’effet du hasard. Le Moyen de Parvenir en parodie d’ailleurs la longueur ambitieuse [8] se prêtant à une surenchère, puisque son propre sous-titre Œuvre contenant la raison de tout ce qui a été, est et sera avec démonstrations certaines et nécessaires, selon la rencontre des effets de vertu. est plus ambitieux encore. Le Moyen se présente comme la somme de tous les savoirs des temps passés et à
venir en mettant dans la bouche des savants les plus illustres un nombre impressionnant d’injures, d’insanités ou de simples aberrations. Il est en réalité une image renversée de la pierre philosophale qu’il prétend être, de la sagesse que
le livre de 1593 voulait décrire. Ce dialogue qui contient autant de récits
qu’un recueil de fabliaux fait exister un monde bigarré où chacun est
préoccupé de plaisir et d’argent, où chacun ne s’entend que sur les
intérêts matériels. L’éclatement textuel est à l’image du désordre du
monde que fait vivre le livre ; le monde de piperie est un monde
renversé. Il est le lieu de l’épanouissement joyeux du péché. C’est ainsi
qu’il faut lire cette « satire universelle » : la jubilation est
permise. Mais la joie transgressive de la contemplation des désordres
humains doit être aussi une façon de s’en libérer.

Place à la lecture

Ce bref parcours volontairement partiel [9] ne se veut qu’un avant-goût, une
invitation à la lecture de ce polygraphe étonnant qu’est Béroalde de
Verville. Le Moyen de Parvenir a été très récemment édité dans une
collection de poche. Ceci est une autre invitation [10]

Notes

[1« Étude sur Béroalde de Verville. Introduction à la lecture du Moyen de Parvenir », BHR, 1944, p. 214. Son étude consacrée à cet auteur et à son œuvre reste un travail de référence, le fondement et le point de départ des recherches sur Verville, en réalité beaucoup plus qu’une simple introduction.

[2Considération XIII, f.101 r°.

[3On pense, par exemple, au début de l’essai « 
Que philosopher c’est apprendre à mourir ».

[4ibid. f.103
v°.

[5Consideration VII, f.25 r°.

[6C’est Neil Kenny qui a permis de dater la première édition de cet ouvrage, très probablement publié en 1616 chez la veuve Guillemot. « Le Moyen de Parvenir : the earliest known edition, its date and the woman who printed it », dans Studies on Beroalde de Verville, Biblio 17, 1992, p. 21-41.

[7Le Moyen de Parvenir, édition établie par Hélène Moreau et André Tournon, Paris, Champion, 2004, section 10, p.53.

[8Ce lien avait déjà été mis en évidence par V.-L. Saulnier, art. cit. p.292.

[9Dans son caractère partiel, ce rapide parcours permet néanmoins de mettre en évidence des tendances dans l’œuvre de Verville dont le constat rejoint parfaitement les conclusions de l’étude majeure de Neil Kenny. Celui-ci met en valeur que, alors que le savoir et l’organisation encyclopédiques restent dominants à la fin du seizième siècle, il y a en marge une réaction anti-encyclopédique, à laquelle se rattachent Montaigne et Béroalde à la fin de sa vie. The Palace of secrets - Béroalde de Verville and Renaissance conception of knowledge, Clarendon Press, Oxford, 1991.

[10Préface de
Michel Jeanneret, Édition de Michel Renaud, Paris, Gallimard, 2006 (Présentation de l’édition). Nous
avons désormais accès à deux éditions excellentes de ce texte : celle
d’André Tournon (dont les articles sur le Moyen de Parvenir sont essentiels) et Hélène Moreau (Paris, Champion, 2004) qui donne les
variantes de l’édition de 1757 qui essaie de préciser le plus souvent
possible l’identité des intervenants, lorsque l’édition princeps ne le fait pas. Le fac simile publié dans le tome II de l’édition Champion permet de mieux considérer la masse textuelle dans laquelle devait pénétrer le lecteur contemporain de Verville qui ne va pas à la ligne lorsque commence une nouvelle réplique, exhibant et refusant à la fois les conventions du dialogue littéraire et réunissant en une seule les centaines de voix inventées. Pour une lecture plus accessible,
Michel Renaud utilise le seul exemplaire de Marseille, considéré comme la plus vieille édition.

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